SM : Votre roman s'ouvre sur la mort de Pierre, racontée par lui-même avec un humour grinçant. Pourquoi commencer par la fin et choisir cette légèreté pour traiter d’un tel sujet ?
AR : La mort est un mystère absolu qui n'a pas progressé depuis que l'homme est homme, malgré les avancées extraordinaires de la science. C'est une finitude qui fait peur. Choisir ce ton comique et le caractère un peu grognon de Pierre me permettait de rendre l'histoire plus agréable et amusante à lire. Molière faisait bien rire avec ses médecins ! Même dans les moments les plus sombres, il y a des situations cocasses et des retournements de rôles. Traiter le sujet avec légèreté n'enlève rien à sa profondeur.
SM : Pierre passe à côté des siens avant d'être confronté à sa finitude. Le vrai sujet du livre, n’est-ce pas le bonheur qui nous passe sous le nez sans qu’on le remarque ?
AR : C’est exactement cela. Emportés par le quotidien, les impératifs et les contraintes, nous passons souvent à côté des meilleurs moments de notre vie. On râle, on s'agace des relations avec les autres, on s'use. Au départ, Pierre est un être aigri par le temps. Être confronté à la peur de la mort va l'amener à changer de regard. Chaque petit élément du quotidien devient alors merveilleux. Le bien-vivre, c’est cette démarche : réussir à s’ouvrir à l’écoute de ce que les autres vivent et savourer l'instant présent.
SM : Dans le roman, ce sont des rencontres improbables qui bousculent Pierre, comme ce jeune garçon simple d'esprit, Nicolas...
AR : Oui, Pierre est interpellé par ce garçon qui, avec des mots très simples, le fait réfléchir sous un angle totalement inédit. Plus tard, alors qu'il est désespéré, il consulte quelqu'un de très éloigné de son univers. Cet homme se met à son niveau, écoute sa douleur et le transforme. La grande aventure humaine réside là. Il n'y a pas de vie ordinaire. Nous sommes tous des hommes simples embarqués dans une existence originale, de la naissance à la mort.
SM : Pensez-vous que cette quête du « bien-vivre » trouve un écho particulier dans notre société actuelle ?
AR : Complètement. C'est une préoccupation philosophique ancestrale, mais elle prend une acuité nouvelle aujourd'hui. Le monde change à une vitesse hallucinante. Entre le dérèglement climatique et le retour brutal de la guerre en Europe, le flux permanent d'informations angoissantes peut nous égarer. Face à ce mouvement de l'humanité que l'on ne peut pas transformer, le seul recours est de se concentrer sur son niveau. Se rapprocher des choses intimes, de sa rue, de ses proches. C'est là que réside le bonheur possible.
SM: Ce livre résonne aussi avec vôtre histoire personnelle. Qu'est-ce qui a déclencher son écriture?
AR: Ce roman est né d'un événement marquant de ma vie. A 46 ans, alors que je venais de rencontrer l'amour de ma vie et que j'étais profondément heureux, on m'a diagnostiqué un cancer. Cet orage m'a terrassé. Du jour au lendemain, j'ai mesuré que tout pouvait s'arrêter. Aujourd'hui, quinze ans ont passé, je suis guéri et j'en parle sereinement. C'est ce défis face à l'existence et cette urgence de vivre qui ont nourri les pages du livre.